Dr. Élise Brunner dirige les Ateliers Brunner à Strasbourg, atelier de restauration de vitraux fondé par son père en 1978. Elle a obtenu son doctorat en histoire de l’art médiéval à l’université de Strasbourg avant de se consacrer entièrement à la pratique de la restauration. En 22 ans d’activité, elle a supervisé la restauration de plusieurs centaines de panneaux de vitraux médiévaux en Alsace, dont les verrières romanes de la cathédrale de Strasbourg et les cycles gothiques de la collégiale de Thann.
Monuments d’Alsace : Dr. Brunner, pouvez-vous nous décrire ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans les vitraux médiévaux alsaciens ?
Dr. Élise Brunner : Tout a commencé par une fascination d’enfance — mon père m’emmenait dans les ateliers dès mes sept ou huit ans, et je me souviens encore de la lumière colorée qui traversait les panneaux en attente de restauration, posés contre les fenêtres. Mais la décision de me spécialiser dans le médiéval est venue plus tard, pendant ma thèse sur l’iconographie des vitraux romans du Rhin supérieur. J’ai réalisé que les vitraux alsaciens du XIIe et du XIIIe siècle formaient un corpus extrêmement cohérent, avec des caractéristiques stylistiques propres — des grisailles d’une finesse particulière, un emploi du jaune d’argent très précoce — qui les distinguait nettement des ateliers parisiens ou champenois contemporains.
L’Alsace conserve une densité exceptionnelle de vitraux médiévaux survivants, en grande partie parce que la région a été épargnée par les destructions révolutionnaires qui ont ravagé tant d’ensembles dans le reste de la France. Cette richesse patrimoniale crée une responsabilité particulière — et un terrain de recherche inépuisable.
M.A. : Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur les vitraux médiévaux aujourd’hui ?
Dr. Brunner : Les menaces sont multiples et s’additionnent. La première est la corrosion du verre elle-même : les verres médiévaux, fabriqués selon des techniques différentes des verres modernes, sont beaucoup plus sensibles aux attaques chimiques. La composition du verre médiéval — riche en potasse de bois, en calcium, en fer — le rend sensible à l’humidité et aux acides faibles présents dans l’atmosphère urbaine. On observe une dissolution progressive de la surface vitrée qui, sur les cas les plus graves, peut détruire irrémédiablement les couches de peinture originale.
La deuxième menace est mécanique : les vitraux sont des structures souples, maintenues dans des châssis en plomb qui vieillissent et se déforment. Un vitrail dont les plombs ont perdu leur élasticité peut gondoler, se fissurer, et finalement s’effondrer sous l’effet des vibrations — cloche, passage d’un camion, tempête. Nous voyons régulièrement des panneaux qui n’ont pas été entretenus pendant cinquante ans et qui sont au bord de la rupture.
La troisième menace est institutionnelle : les crédits alloués à la conservation préventive des vitraux sont insuffisants par rapport à l’ampleur du patrimoine à surveiller. En Alsace, on estime à plusieurs milliers le nombre de panneaux de vitraux présentant un état préoccupant dans des petites églises rurales dont les communes n’ont pas les moyens d’engager des restaurations. La SCMHA effectue un travail précieux de signalement et de sensibilisation, mais les listes d’attente pour les financements DRAC s’allongent chaque année.
M.A. : Comment se déroule concrètement une intervention de restauration ?
Dr. Brunner : Chaque intervention commence par une phase de diagnostic approfondie, qui dure parfois plusieurs semaines. Nous réalisons une documentation photographique systématique du vitrail in situ, puis nous prélevons des micro-échantillons de verre et de plomb pour des analyses en laboratoire. Les résultats nous permettent de préciser la datation, de comprendre les techniques originales de fabrication et d’identifier les pathologies spécifiques.
Vient ensuite le dépose : le vitrail est déposé avec précaution, panneau par panneau, selon un protocole rigoureux. Chaque panneau est numéroté, photographié, et son emplacement exact dans la fenêtre est consigné dans un relevé. Cette étape est délicate car les vitraux anciens sont fragiles — une fausse manœuvre peut briser un panneau qui a traversé des siècles intact.
En atelier, le travail de nettoyage et consolidation commence. Le nettoyage des couches de corrosion est l’opération la plus longue et la plus technique : nous utilisons des micro-sables de verre projetés à basse pression, des solvants organiques spécifiques et parfois des micro-outils mécaniques, toujours sous microscope binoculaire. L’objectif est d’enlever la corrosion sans toucher au verre sain ni aux couches de peinture — une opération qui requiert une précision d’orfèvre.
La reconstitution des parties manquantes est décidée au cas par cas, en concertation avec le service des monuments historiques. Nous ne reconstituons jamais de façon hypothétique des figures ou des scènes dont nous n’avons pas de témoins iconographiques ou archéologiques. En revanche, nous pouvons recomposer des fonds géométriques ou des bordures végétales quand leur logique ornementale est parfaitement documentée par les parties conservées. Les églises et chapelles d’Alsace offrent souvent des références comparatives précieuses pour ce travail de reconstitution partielle.

M.A. : Quelles découvertes récentes ont changé votre pratique professionnelle ?
Dr. Brunner : Les évolutions les plus importantes sont venues des sciences des matériaux et de l’imagerie. La fluorescence X portable nous permet désormais d’analyser la composition chimique d’un vitrail in situ, sans prélèvement destructif. En quelques minutes, nous obtenons le profil élémentaire d’un verre — teneur en plomb, en cuivre, en manganèse — qui renseigne sur son origine géographique et sa période de fabrication. Nous avons par exemple pu démontrer récemment que plusieurs panneaux de la cathédrale de Strasbourg, longtemps attribués à des restaurateurs du XIXe siècle, étaient en réalité des originaux médiévaux mal identifiés.
L’imagerie infrarouge a également transformé notre façon de lire les vitraux. Les dessins préparatoires — grisailles sous-jacentes, tracés de construction — qui sont invisibles à l’œil nu deviennent lisibles en infrarouge. Nous avons ainsi découvert, sur plusieurs vitraux de la région, des repentirs (corrections de l’artiste en cours d’exécution) qui nous renseignent sur le processus créatif des verriers médiévaux. Ces informations n’intéressent pas seulement l’histoire de l’art — elles nous aident aussi à distinguer les parties authentiques des restaurations ultérieures.
La troisième révolution est la modélisation numérique : nous créons désormais des relevés 3D des fenêtres avant dépose, ce qui nous permet de vérifier l’ajustement parfait de chaque panneau lors de la repose. Sur des vitraux très anciens, dont les châssis se sont déformés au fil des siècles, cette précision évite des fractures dues à des contraintes mécaniques résiduelles.
M.A. : La cathédrale de Strasbourg représente-t-elle un défi particulier ?
Dr. Brunner : La cathédrale Notre-Dame de Strasbourg est à la fois un privilège et une responsabilité écrasante. Ses vitraux couvrent environ 2 500 m² et s’échelonnent du XIIe au XXe siècle, constituant un panorama complet de l’histoire du vitrail occidental. Notre atelier travaille sur des campagnes de restauration successives depuis vingt ans, et nous en avons encore pour plusieurs décennies.
Le défi principal n’est pas technique — nous avons les compétences pour traiter tous les cas de figure que nous rencontrons. Le défi est éthique et philosophique : jusqu’où intervenir ? Comment préserver la lisibilité d’un ensemble qui a été modifié, reconstitué, déplacé à de nombreuses reprises depuis le Moyen Âge ? Certains panneaux ont été démontés et remontés en 1793, en 1870, pendant les deux guerres mondiales. Leurs histoires sont enchevêtrées d’une façon que nous ne démelons que progressivement.
Il y a aussi la question des vitraux de remplacement du XIXe siècle. Certains sont de grande qualité artistique, conçus par des peintres-verriers réputés comme Émile Hirsch ou Laurent-Charles Maréchal. D’autres sont médiocres. Le plan de restauration établi avec la DRAC prévoit de restaurer les originaux médiévaux en priorité, mais de conserver les compléments du XIXe siècle là où ils s’intègrent harmonieusement à l’ensemble.
M.A. : Vous avez mentionné des ensembles ruraux en Alsace qui sont menacés. Pouvez-vous nous donner des exemples ?
Dr. Brunner : L’état de conservation des vitraux des petites églises alsaciennes est extrêmement variable. Certaines paroisses, souvent grâce à l’engagement bénévole de passionnés, entretiennent leurs vitraux avec soin. D’autres ont des panneaux dont les plombs n’ont pas été refaits depuis la fin du XIXe siècle et qui sont dans un état critique.
Un exemple qui m’a particulièrement touchée : une petite église du Bas-Rhin — je ne citerai pas son nom pour ne pas attirer les voleurs — conserve un ensemble de six médaillons romans du début du XIIIe siècle, à peine connus des spécialistes, d’une qualité comparable aux meilleurs exemples champenois de la même époque. Ces panneaux sont encore en place dans leurs châssis d’origine, mais la corrosion est avancée et sans intervention dans les cinq prochaines années, une partie du programme iconographique sera irrémédiablement perdue.
Les lieux de culte du patrimoine alsacien présentent des trésors souvent ignorés, même des habitants des communes concernées. Le patrimoine de Colmar, notamment le musée d’Unterlinden, conserve pour sa part plusieurs verrières médiévales d’une qualité exceptionnelle qui méritent d’être mieux connues du grand public. Sensibiliser les élus locaux et les associations paroissiales à l’urgence de la conservation préventive est l’un de mes chevaux de bataille.

M.A. : Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite se spécialiser dans ce métier ?
Dr. Brunner : La première qualité indispensable est la patience. La restauration de vitraux demande des années d’apprentissage avant d’être autonome, et chaque intervention requiert une attention soutenue sur de longues heures. L’impatience est l’ennemi numéro un de la restauration — c’est elle qui cause les accidents.
La deuxième qualité est la curiosité scientifique : aujourd’hui, un bon restaurateur de vitraux doit maîtriser l’histoire de l’art médiéval, les sciences des matériaux, la chimie du verre, la physique de l’imagerie spectrale et les techniques de documentation numérique. Le métier est à la croisée de nombreuses disciplines, ce qui en fait l’un des plus stimulants intellectuellement que je connaisse.
Enfin, il faut aimer travailler en équipe. La restauration d’un grand ensemble de vitraux est toujours un travail collectif — architectes en chef des monuments historiques, conservateurs régionaux, archivistes, historiens de l’art, photographes, artisans plombiers-vitriers. C’est cette dimension collaborative qui donne toute sa richesse humaine à notre métier.
M.A. : Pour conclure, quel est le vitrail alsacien qui vous émeut le plus personnellement ?
Dr. Brunner : Sans hésitation, le Christ bénissant de Wissembourg. C’est le plus ancien vitrail figuratif conservé en France, datant des années 1060-1070. Il représente la figure du Christ de face, dans une mandorle, main droite levée en signe de bénédiction — une iconographie directement héritée des mosaïques byzantines. Ce panneau a traversé presque mille ans, il a survécu aux guerres, aux révolutions, aux restaurations maladroites. Il est aujourd’hui conservé au musée de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg, dans des conditions de température et d’humidité parfaitement contrôlées. Les musées du patrimoine alsacien jouent ce rôle indispensable de conservation ex situ pour les pièces trop fragiles pour rester in situ.
Ce qui m’émeut, c’est que ce vitrail nous transmet une image de la foi et du savoir-faire humain du XIe siècle avec une fraîcheur et une intensité que rien n’a pu effacer. C’est ça, en définitive, ce que nous essayons de préserver : non pas des objets morts dans des vitrines, mais des fenêtres ouvertes sur la pensée et l’art des hommes du passé.
Pour compléter ce regard de restauratrice, notre entretien avec un architecte sur la restauration de la cathédrale de Strasbourg aborde la dimension architecturale et structurelle des travaux de conservation.