Prof. Marc Hüsler est professeur d’archéologie médiévale à l’Université de Strasbourg depuis 1996. Titulaire d’un doctorat de l’université de Heidelberg et d’une habilitation à diriger des recherches de Strasbourg, il a dirigé ou co-dirigé des fouilles sur une vingtaine de sites castraux alsaciens et publie régulièrement dans les revues archéologiques françaises et allemandes. Il est également membre du comité scientifique de la Société pour la Conservation des Monuments Historiques d’Alsace (SCMHA).
Monuments d’Alsace : Prof. Hüsler, pourquoi les châteaux forts alsaciens sont-ils des sites archéologiques particulièrement riches ?
Prof. Marc Hüsler : Les châteaux forts présentent une caractéristique archéologique exceptionnelle : dans beaucoup de cas, ils ont été abandonnés brutalement à la suite d’un siège, d’un incendie ou d’une guerre, et les habitants n’ont pas eu le temps d’emporter leurs effets. Les couches d’abandon qui recouvrent ces événements constituent des capsules temporelles — tout ce qui n’a pas pu être récupéré est resté en place, parfois conservé pendant cinq ou six siècles.
C’est particulièrement vrai pour les châteaux alsaciens du XVIIe siècle, détruits lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648). La brutalité des destructions a souvent scellé sous des mètres de décombres des niveaux d’occupation intacts, que nous retrouvons lors des fouilles avec une précision qui nous permet de reconstituer la vie quotidienne du château quelques décennies avant sa destruction.
En Alsace spécifiquement, la densité des sites — plus de 65 châteaux médiévaux dans une région relativement étroite — offre des possibilités de comparaison typologique unique. Nous pouvons comparer les pratiques de construction, les formes d’habitat et les cultures matérielles d’un château à l’autre, et suivre l’évolution de ces pratiques sur plusieurs siècles.
M.A. : Pouvez-vous nous décrire votre première grande fouille en Alsace ?
Prof. Hüsler : Ma première campagne de fouille importante en Alsace remonte à 1997, sur le site du château de Birkenfels, dans la vallée de l’Andlau. C’était un château de plan quadrangulaire, construit au XIIIe siècle par les évêques de Strasbourg, abandonné à la fin du XIVe siècle. Nous avions de bonnes raisons de penser, d’après les archives, que le château avait été incendié lors d’une querelle entre l’évêque et les habitants de Strasbourg.
Dès la première semaine de fouille, nous avons mis au jour une couche de cendres et de charbons de bois d’une épaisseur de 40 centimètres, couvrant plusieurs dizaines de mètres carrés — la trace nette de l’incendie de 1389 mentionné dans les archives. Dans cette couche et immédiatement en dessous, nous avons trouvé une quantité extraordinaire d’objets : des centaines de tessons de céramique, des outils agricoles, des ferrures de portes et de fenêtres, des fragments de vitraux plombés, des ossements d’animaux encore articulés — ce qui signifiait qu’ils avaient été abandonnés dans leur position anatomique, sans être consommés.
Ce premier terrain m’a convaincu que l’archéologie des châteaux alsaciens avait un potentiel considérable pour comprendre non seulement l’architecture des monuments, mais aussi les modes de vie des populations médiévales.
M.A. : Quelles sont les découvertes les plus marquantes de ces trente années de fouilles ?
Prof. Hüsler : Il y en a plusieurs qui me viennent à l’esprit immédiatement.
La première est la découverte, lors des fouilles du château de Bernstein dans la vallée de la Villé, d’un ensemble de plus de deux cents pièces de jeu d’échecs en os, datant du XIIIe siècle. Ce n’est pas la présence d’un jeu d’échecs en elle-même qui est remarquable — le jeu d’échecs était très répandu dans l’aristocratie médiévale — mais la quantité et la qualité des pièces. Certaines sont sculptées avec une finesse extraordinaire, représentant des cavaliers en armure, des tours en forme de châteaux miniatures, des fous dont les visages expriment une expressivité que l’on n’attendrait pas dans un objet de jeu. Cet ensemble nous a aidés à comprendre la culture de loisir et les contacts commerciaux de la petite noblesse alsacienne au XIIIe siècle.
La deuxième découverte marquante est plus récente : lors des fouilles du château d’Odratzheim en 2018, nous avons mis au jour un puits médiéval dans lequel avaient été jetés, probablement lors de l’abandon du château au XVe siècle, des dizaines d’objets de la vie quotidienne : une pelle en bois dont le manche était intact (conservé par l’absence d’oxygène dans le puits), des cordages, des nattes de jonc, un seau en cuir — des matières organiques qui disparaissent normalement en quelques décennies mais qui, dans les conditions anaérobies d’un puits, ont survécu six siècles. Ces objets nous ont permis de reconstituer avec une précision inhabituelle l’outillage quotidien d’un château de taille modeste.
M.A. : Comment les fouilles modifient-elles notre compréhension de l’architecture des châteaux alsaciens ?
Prof. Hüsler : Considérablement. L’architecture médiévale que nous voyons aujourd’hui — des ruines de tours, de remparts, de donjons en grès rose — est une architecture appauvrie. Ce que nous voyons sont les parties qui ont résisté : les murs de pierre, les fondations. Mais les châteaux médiévaux étaient peuplés d’une multitude de structures en matériaux périssables que les fouilles révèlent.

Dans presque chaque château alsacien que nous avons fouillé, nous trouvons des traces de bâtiments en bois — poteaux, soles de plancher, traces de foyers — que les sources écrites ne mentionnent jamais. Ces bâtiments légers, construits rapidement et peu coûteux à entretenir, abritaient les fonctions domestiques et agricoles du château : cuisines provisoires, ateliers d’artisans, écuries, greniers. Ils nous rappellent que la représentation romantique du château comme forteresse de pierre pure est une illusion — un château était d’abord un ensemble fonctionnel hybride, mêlant pierre et bois selon les besoins.
Les fouilles révèlent aussi les phases de construction et de modification que les relevés architecturaux seuls ne permettent pas de percevoir. Nous pouvons dater les différentes campagnes de construction, identifier les reprises et les renforcements, et comprendre comment l’espace du château était organisé et réorganisé au fil des décennies. Le château du Haut-Kœnigsbourg en est un exemple remarquable : les fouilles préalables à la restauration de 1900-1908 ont révélé plusieurs états successifs que la reconstruction n’a que partiellement restitués.
M.A. : Que nous apprennent les ossements animaux sur l’alimentation dans les châteaux alsaciens ?
Prof. Hüsler : Les études zooarchéologiques sont l’une des avancées les plus significatives de l’archéologie castrale de ces vingt dernières années. En analysant systématiquement les ossements animaux — en comptant les espèces, les parties anatomiques présentes, les traces de découpe — nous pouvons reconstituer l’alimentation, les pratiques d’élevage et de chasse, et même certains aspects du statut social des habitants du château.
Pour les châteaux alsaciens, les données convergent vers un tableau assez cohérent. L’alimentation carnée était dominée par les bovins (pour les viandes de prestige et le travail des champs), les porcs (pour les conserves — salaisons, jambons) et les ovins (pour la laine autant que pour la viande). La part du gibier — cerfs, sangliers, lièvres — est variable selon les sites et les périodes : elle est plus importante dans les châteaux de grande seigneurie, où la chasse était un privilège nobiliaire jalousement défendu.
Notre guide des fortifications médiévales d’Alsace complète utilement cette perspective archéologique en décrivant l’architecture défensive visible de chaque site.
Ce qui est frappant, c’est la variété des espèces consommées : dans plusieurs châteaux de la plaine rhénane, nous trouvons des restes de poissons d’eau douce (brochets, carpes, perches) et même de poissons de mer (harengs, morues) qui témoignent d’un commerce à longue distance bien établi dès le XIIIe siècle. Manger de la morue séchée dans un château alsacien au Moyen Âge n’était pas exceptionnel — le poisson de mer, séché ou fumé, traversait des centaines de kilomètres depuis les côtes atlantiques ou baltiques.
M.A. : L’archéologie révèle-t-elle des aspects inattendus de la vie sociale dans les châteaux ?
Prof. Hüsler : Oui, et souvent des aspects qui contredisent les représentations traditionnelles. L’un des plus frappants est la présence massive de céramiques communes dans les couches d’occupation des châteaux les plus modestes. On pourrait s’attendre à trouver essentiellement de la vaisselle de métal précieux ou de céramique fine d’importation — les équivalents médiévaux de l’argenterie. En réalité, la vie quotidienne dans un château de rang moyen était rythmée par une vaisselle très ordinaire : des marmites en grès local, des écuelles grossières, des cruches de fabrication artisanale locale.
Ce qui différencie un château noble d’un habitat paysan, sur le plan matériel, c’est moins la qualité de la céramique que la quantité d’objets en métal — ferrures, outils, armes — et la présence d’éléments architecturaux de luxe comme les carreaux de sol vernissés, les vitraux plombés et les poêles en faïence. Ces marqueurs de statut sont aussi des marqueurs chronologiques : les poêles en faïence, par exemple, n’apparaissent dans les châteaux alsaciens qu’à partir du milieu du XIVe siècle, témoignant d’une innovation technique dans le chauffage des espaces aristocratiques.
M.A. : Comment la recherche archéologique alsacienne se situe-t-elle par rapport à ce qui se fait dans les régions voisines ?
Prof. Hüsler : L’archéologie castrale alsacienne a longtemps souffert d’un certain isolement institutionnel : les travaux publiés en français étaient peu lus par les collègues allemands et suisses, et vice versa. Cette situation a considérablement évolué depuis les années 2000, notamment grâce aux programmes de recherche transfrontaliers financés par l’Union européenne dans le cadre de la coopération franco-germano-suisse dans le Rhin supérieur.
Nous avons maintenant des programmes de fouilles communs avec des universités de Fribourg-en-Brisgau, de Bâle et de Heidelberg. Ces collaborations permettent des comparaisons typologiques à l’échelle régionale : nous pouvons montrer, par exemple, que les pratiques de construction des châteaux alsaciens du XIIIe siècle s’inscrivent dans une tradition technique commune avec les châteaux souabes du sud-ouest de l’Allemagne, tout en présentant des caractéristiques propres liées à l’utilisation du grès rose vosgien comme matériau dominant. Le guide des 65 châteaux forts d’Alsace offre une vue d’ensemble des sites les plus accessibles et les mieux documentés.
Les fouilles archéologiques en milieu rural français menées dans d’autres régions révèlent d’ailleurs des problématiques similaires : la richesse des couches d’abandon, la variété des matériaux organiques conservés dans certaines conditions, et la nécessité de croiser les sources archéologiques et documentaires pour une interprétation complète des sites.

M.A. : Quels sont les enjeux de conservation des sites archéologiques castraux en Alsace ?
Prof. Hüsler : C’est une question qui me préoccupe beaucoup. Les châteaux alsaciens sont des monuments classés, mais les couches archéologiques qu’ils contiennent — les sols d’occupation, les dépôts de mobilier, les niveaux de destruction — ne font pas l’objet d’une protection aussi systématique que les structures en élévation.
Plusieurs phénomènes menacent ces couches : la végétation, dont les racines pénètrent les niveaux archéologiques et les perturbent ; les aménagements touristiques, qui nécessitent parfois des terrassements ou des consolidations destructives ; et surtout la fréquentation non contrôlée avec des détecteurs de métaux, qui est illégale mais difficile à surveiller sur des sites isolés en forêt.
Notre responsabilité, en tant qu’archéologues, est de documenter ces couches avant qu’elles ne disparaissent — c’est le sens de l’archéologie préventive. Mais nous avons aussi la responsabilité de transmettre au public la valeur de ce patrimoine souterrain, qui est tout aussi important que les murs visibles pour comprendre l’histoire des châteaux alsaciens. L’ouvrage de référence Alsatia Munita, qui recense l’ensemble des fortifications médiévales alsaciennes, constitue d’ailleurs l’outil cartographique de base de tout archéologue travaillant sur ces sites.
M.A. : Quel message voudriez-vous transmettre aux visiteurs qui découvrent les châteaux alsaciens ?
Prof. Hüsler : Regardez sous vos pieds autant qu’autour de vous. Quand vous marchez sur le sol d’une cour de château ou que vous escaladez les ruines d’un donjon, vous marchez sur des siècles d’histoire encore enfouie. Chaque couche de terre est un document — souvent plus éloquent que les chroniques médiévales, parce que les objets ne mentent pas et que les gens du Moyen Âge n’écrivaient pas de journaux intimes.
Les châteaux alsaciens que vous visitez sont des monuments vivants, pas au sens romantique du terme, mais au sens scientifique : ils continuent de nous révéler leurs secrets à chaque campagne de fouille. Ce dialogue entre la pierre visible et le sol invisible est au cœur de ce que nous essayons de transmettre dans notre enseignement et dans nos publications.