Alsatia Munita — « l’Alsace fortifiée » en latin — est le titre que l’historien médiéviste Bernhard Metz a donné à son œuvre maîtresse : le répertoire encyclopédique des sites fortifiés d’Alsace. Publié à partir des années 1980 en plusieurs volumes par la Société pour la Conservation des Monuments Historiques d’Alsace (SCMHA), cet ouvrage de référence recense plus de 600 sites défensifs couvrant trois millénaires d’histoire militaire, des fortifications romaines aux ouvrages de la ligne Maginot.
Bernhard Metz et la méthode du répertoire
Bernhard Metz est l’un des plus grands spécialistes de l’archéologie médiévale alsacienne. Ancien conservateur du patrimoine à la DRAC Alsace, il a consacré plusieurs décennies à l’inventaire systématique des fortifications de la région, combinant prospection de terrain, dépouillement des archives et analyse des sources textuelles médiévales.
La méthode d’Alsatia Munita repose sur plusieurs principes :
Exhaustivité géographique : chaque site identifié est localisé précisément sur carte, avec ses coordonnées géographiques et son numéro de parcelle cadastrale.
Vocabulaire normalisé : Metz utilise un système d’abréviations standardisé permettant de classer chaque site selon son statut patrimonial et son type :
- Cl.MH : classé monument historique
- Inv.MH : inscrit à l’inventaire supplémentaire
- Fort. : fortification
- Burg : château médiéval
- Motte : motte castrale (butte artificielle surmontée d’un château en bois ou en pierre)
- Enceinte : enceinte urbaine ou d’abbaye
Sources croisées : pour chaque site, les sources documentaires (textes médiévaux, cartographie ancienne, archives communales) sont confrontées aux données archéologiques de terrain.
Les enceintes romaines : Argentoratum
La présence romaine en Alsace a laissé un réseau de fortifications militaires considérable, dont Argentoratum (Strasbourg) constitue le point focal.
Le camp légionnaire d’Argentoratum
Fondé vers 12 av. J.-C. sous Auguste comme castellum (fort auxiliaire), Argentoratum devient rapidement un castra legionis (camp légionnaire) capable d’accueillir 5 000 à 6 000 légionnaires. Le camp, de plan rectangulaire (environ 600 × 380 mètres), est entouré de fossés, d’une levée de terre puis d’une enceinte maçonnée.
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Les légions qui séjournèrent à Argentoratum sont documentées par des inscriptions militaires : la Legio II Augusta (Ier siècle), la Legio VIII Augusta (Ier-IVe siècles), principale garnison permanente, et d’autres unités auxiliaires. Le camp disposait de thermes, d’un hôpital militaire (valetudinarium), d’entrepôts et d’un temple.
La porta principalis dextra (porte principale droite) du camp romain correspond approximativement à l’emplacement de l’actuelle place Gutenberg. Des éléments de l’enceinte romaine sont visibles dans plusieurs caves du Vieux-Strasbourg, notamment sous le musée archéologique et dans des propriétés privées.
Le limes rhénan alsacien
Le limes (frontière fortifiée) du Rhin en Alsace consistait en une succession de tours de guet, de forts auxiliaires et de routes militaires le long de la rive gauche du Rhin, du fort de Bâle (Augusta Raurica, côté suisse) au castrum de Seltz (Bas-Rhin) à la frontière avec la Germanie.
Les sites du limes alsacien recensés dans Alsatia Munita incluent : Brumath (Brocomagus, chef-lieu de la Civitas Tribocorum), Seltz (Saletio), Horbourg (Argentovaria), Strasbourg (Argentoratum), Kembs (Cambete), Altkirch et Mandeure (Epomanduodurum, côté comtois mais lié au dispositif rhénan).
Les châteaux médiévaux : les burgen vosgiens
L’Alsace possède l’une des plus fortes concentrations de châteaux médiévaux d’Europe, avec environ 350 sites recensés dans Alsatia Munita. Cette densité tient à la géographie des Vosges : les crêtes gréseuses offrent des promontoires naturels idéaux pour la construction de châteaux de rocher, directement taillés dans la masse.
Typologies des burgen alsaciens
Le château de rocher (Felsenburg) : type dominant dans les Vosges. Le donjon et l’enceinte sont directement taillés dans le rocher gréseux, sans fondations séparées. Les pans rocheux constituent eux-mêmes les murs. Exemples : château de Fleckenstein, château de la Wasenbourg, château d’Ortenbourg.
Le château à motte : type plus ancien (Xe-XIe siècle), caractéristique des plaines. Une butte artificielle (motte) supporte une tour en bois ou en pierre, entourée d’une basse-cour (bailey). Ce type est peu visible en Alsace car souvent détruit ou réaménagé.
Le château palatin : résidence noble de grande envergure, avec logis, grande salle, chapel et tour maîtresse. Les exemples les plus représentatifs sont le Haut-Kœnigsbourg (reconstruit au début du XXe siècle pour l’empereur Guillaume II), et le château de Kintzheim.
Le château-crête (Gipfelburg) : perché sur un sommet étroit, il n’a pas de surface habitable suffisante et n’est utilisé qu’en situation de siège. Exemples : château de Bernstein, château de Wasigenstein.
Les abréviations du répertoire Alsatia Munita
Pour naviguer dans le répertoire de Bernhard Metz, il est utile de connaître le système d’abréviations :
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| Abréviation | Signification |
|---|---|
| Cl.MH | Classé Monument Historique |
| Inv.MH | Inscrit à l’Inventaire Supplémentaire |
| Fort. | Fortification |
| Burg | Château médiéval |
| Motte | Motte castrale |
| Enc. | Enceinte urbaine |
| Cass. | Castel (château de plaine) |
| Lim. | Limes romain |
| Conf. | Construction confirmée par fouilles |
| Hyp. | Hypothétique (pas de fouilles, attesté par textes) |

Les enceintes urbaines alsaciennes
Les villes libres impériales d’Alsace se dotèrent dès le XIIIe siècle d’enceintes urbaines maçonnées, souvent flanquées de tours rondes. Ces enceintes, partiellement préservées, sont répertoriées dans Alsatia Munita.
Strasbourg conserve des tronçons de ses deux enceintes successives : la romaine (IIe-IVe siècles) et la médiévale (XIIIe-XIVe siècles). Plusieurs tours médiévales ont été intégrées dans des bâtiments privés.
Colmar conserve deux tours de son enceinte médiévale : la tour des Voleurs (XIIIe siècle) et la tour Metzger (XIVe siècle), toutes deux classées monuments historiques.
Sélestat possède deux enceintes médiévales emboîtées, dont les tour de l’Horloge (XIVe siècle) et tour des Sorcières sont parfaitement conservées.
Obernai et Wissembourg ont conservé des portions significatives de leurs remparts médiévaux, avec tours et portes.
Riquewihr est le cas le plus remarquable : l’enceinte du XIVe siècle est presque entièrement intacte, transformant le village en musée vivant de la fortification urbaine médiévale.
Du Moyen Âge à Vauban : continuité défensive
La stratégie défensive de l’Alsace a évolué en plusieurs étapes que le répertoire Alsatia Munita documente avec précision.
Xe-XIe siècles : construction des premières mottes castrales et châteaux romans, dans un contexte de féodalisation du territoire.
XIIe-XIVe siècles : apogée de la construction castrale. Les grandes dynasties (Hohenstaufen, Habsbourg, Lichtenberg, Ribeaupierre, Andlau) couvrent les crêtes de châteaux en pierre. Le Haut-Kœnigsbourg est fondé par les Hohenstaufen vers 1147.
XVe-XVIe siècles : introduction de la fortification bastionnée pour faire face aux nouvelles armes à feu. Les enceintes médiévales sont adaptées, élargies, renforcées.
XVIIe siècle : après la réunion de l’Alsace à la France (1648), Vauban réorganise la défense de la province avec ses fortifications géométriques. Neuf-Brisach (1698-1703) est le chef-d’œuvre de ce nouveau système.
La dimension mémorielle des fortifications alsaciennes dépasse les frontières régionales. Les associations patrimoniales comme Souvenir Français en Franche-Comté documentent et entretiennent des fortifications comparables dans les régions voisines, contribuant à un réseau mémoriel de la défense de l’est de la France.
Accès et conservation du patrimoine fortifié
Sur les 600 sites recensés par Alsatia Munita, environ 60 sont classés monuments historiques et accessibles aux visites. Les autres — ruines envahies par la végétation, sites privés non aménagés, traces archéologiques au sol — nécessitent des précautions d’approche.
Le Club Vosgien, fondé en 1872, entretient les sentiers qui mènent aux châteaux ruraux et participe aux travaux de débroussaillage et de sécurisation des sites. Des associations locales comme les Amis de Fleckenstein ou les Amis du Haut-Kœnigsbourg contribuent à la médiation culturelle et à la restauration des sites emblématiques.
La DRAC Grand Est classe régulièrement de nouveaux sites découverts par prospection aérienne (lidar) ou fouilles archéologiques, enrichissant le corpus documenté par Bernhard Metz dans les éditions successives d’Alsatia Munita.
Pour aller plus loin, retrouvez notre guide sur Haut-Kœnigsbourg.