Les Cahiers Alsaciens d’Archéologie, d’Art et d’Histoire (CAAH) constituent la mémoire académique du patrimoine alsacien depuis plus d’un siècle. Publiés annuellement depuis 1909 par la Société pour la Conservation des Monuments Historiques d’Alsace (SCMHA), ils forment un corpus de plus de 110 volumes qui représentent la documentation la plus complète sur l’archéologie, l’architecture et l’histoire des monuments de la région.

La SCMHA et ses publications (1855-1909)

La Société pour la Conservation des Monuments Historiques d’Alsace fut fondée le 5 décembre 1855 à Strasbourg, sous l’impulsion du préfet du Bas-Rhin Stanislas Migneret. Reconnue d’utilité publique par décret impérial du 26 août 1865, elle regroupe dès ses débuts des membres issus de l’élite intellectuelle et administrative alsacienne : archivistes, architectes des monuments historiques, professeurs d’université, membres de l’Institut.

La SCMHA commence à publier dès 1856 un Bulletin annuel, puis un Annuaire (Jahrbuch) à partir des années 1870. Ces premières publications, rédigées en français ou en allemand selon les périodes (l’Alsace change de nationalité à plusieurs reprises entre 1871 et 1945), établissent les fondements de la recherche patrimoniale alsacienne.

Parmi les membres fondateurs et les contributeurs historiques les plus importants :

Gustave Klotz (1810-1880) : architecte des monuments historiques d’Alsace, responsable de la restauration de la cathédrale de Strasbourg, auteur de nombreuses études publiées dans les premières livraisons de l’Annuaire. Sa correspondance avec Viollet-le-Duc, publiée dans les CAAH, est une source précieuse pour l’histoire de la restauration des monuments au XIXe siècle.

Charles Winkler (1854-1934) : archiviste aux Archives départementales du Bas-Rhin, auteur de nombreuses études sur les archives capitulaires de la cathédrale et sur l’histoire des paroisses alsaciennes.

Josef Sauer (1872-1949) : historien de l’art et théologien, professeur à l’Université de Fribourg-en-Brisgau, correspondant actif de la SCMHA pendant l’entre-deux-guerres.

Pages des Cahiers Alsaciens d'Archéologie, d'Art et d'Histoire

La fondation des Cahiers (1909) et leur format

À découvrir : art roman alsacien

C’est en 1909 que la SCMHA décide de réformer ses publications pour répondre aux exigences scientifiques croissantes de la discipline naissante de l’histoire de l’art. Les Cahiers (en allemand : Cahiers alsaciens d’archéologie d’art et d’histoire) succèdent aux Bulletins avec un format ambitieux :

  • Articles de fond (15 à 50 pages) avec appareil critique complet (notes de bas de page, bibliographie, sources primaires)
  • Illustrations photographiques (en noir et blanc jusqu’aux années 1970, puis couleur)
  • Plans architecturaux et relevés de sites archéologiques
  • Comptes rendus de fouilles, de restaurations et de découvertes récentes
  • Bibliographie alsatique annuelle recensant toutes les publications sur l’Alsace

Le format annuel, maintenu depuis 1909, permet aux CAAH d’être à la fois une revue d’actualité scientifique (rendant compte des découvertes de l’année) et une archive de référence (chaque volume traitant des thèmes fondamentaux du patrimoine alsacien).

Les grandes contributions scientifiques

Sur plus d’un siècle de publication, les CAAH ont produit des études qui restent des références incontournables pour la recherche patrimoniale alsacienne.

Études d’architecture médiévale

Les articles consacrés à l’architecture romane et gothique alsacienne forment le corpus le plus important des CAAH. Parmi les contributions fondamentales :

Hans Reinhardt (1900-1990), architecte-historien de l’art, publie dans les CAAH entre 1930 et 1960 ses études sur la cathédrale de Strasbourg, la collégiale de Thann et l’abbatiale de Murbach. Son livre de référence, La cathédrale de Strasbourg, est directement issu de ces articles.

François-Joseph Fuchs (1920-2013), archiviste médiéviste, contribue des études essentielles sur les archives capitulaires de Strasbourg, sur les corporations médiévales et sur l’histoire économique des villes libres impériales.

Archéologie alsacienne

Les CAAH documentent un siècle de fouilles archéologiques en Alsace :

Période romaine : les fouilles d’Argentoratum (Strasbourg), de Brumath, de Mandeure et des villae gallo-romaines de la plaine ont produit des articles fondamentaux dans les CAAH des années 1920-1960.

Préhistoire : les fouilles des tumuli (tertre funéraires) de l’âge du Bronze dans la forêt de Haguenau, menées par Robert Forrer (1866-1947) et publiées dans les CAAH, constituent encore aujourd’hui une référence pour la protohistoire rhénane.

Archéologie médiévale : les fouilles des châteaux forts, des abbayes et des enceintes urbaines font l’objet d’articles réguliers depuis les années 1970, sous l’influence du renouveau de l’archéologie médiévale française.

À découvrir : châteaux forts et vestiges médiévaux

Bernhard Metz et Alsatia Munita dans les CAAH

L’œuvre de Bernhard Metz sur les sites fortifiés d’Alsace (Alsatia Munita) fut d’abord publiée en articles successifs dans les CAAH entre 1980 et 2000, avant d’être rassemblée en volumes séparés. Ces articles fondateurs, où Metz établissait sa méthode et testait ses classifications sur des sites pilotes, sont accessibles dans les bibliothèques universitaires.

La table des matières des CAAH concernant les fortifications constitue elle-même une bibliographie raisonnée du patrimoine défensif alsacien, irremplaçable pour les chercheurs.

Fouilles archéologiques d'un site romain en Alsace

Les CAAH et l’histoire de l’art rhénan

Les CAAH ont joué un rôle pionnier dans la constitution d’une histoire de l’art rhénan comme discipline autonome, distincte de l’histoire de l’art français centré sur Paris ou de l’histoire de l’art allemand centré sur Munich et Berlin.

Cette perspective rhénane, développée dans les CAAH dès les années 1920, reconnaît la spécificité culturelle du Rhin moyen (de Bâle à Coblence) comme zone de contact et de création artistique originale, irréductible aux catégories nationales. La peinture de Schongauer, l’architecture des cathédrales de Strasbourg et de Fribourg-en-Brisgau, la sculpture de Benedikt Ried — autant de productions artistiques qui ne peuvent être pleinement comprises qu’à l’échelle rhénane.

Accès aux archives et à la collection

Les volumes des CAAH sont consultables dans plusieurs institutions :

Bibliothèque de la SCMHA (Strasbourg, place du Château) : collection complète depuis 1909, archives de la société (procès-verbaux, correspondances).

Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (BNU) : collection complète avec index. Les volumes antérieurs à 1920 sont numérisés et accessibles via le catalogue en ligne.

Archives départementales du Bas-Rhin (Strasbourg) et du Haut-Rhin (Colmar) : collections complètes.

Gallica (BNF) : numérisations des volumes XIXe siècle et début XXe siècle en libre accès.

NuAlsace (portail numérique alsacien) : numérisations sélectives de certains volumes et de la table des matières générale des CAAH.

Pour les chercheurs, l’index général des CAAH — compilé par la SCMHA et régulièrement mis à jour — est l’outil de recherche indispensable pour naviguer dans 110 ans de publications. Cet index thématique et nominatif (auteurs, monuments, communes, périodes) est disponible sur demande à la bibliothèque de la SCMHA.

Les CAAH aujourd’hui

Les Cahiers Alsaciens continuent de paraître annuellement au XXIe siècle, avec une équipe de rédaction renouvelée et une ouverture à des disciplines nouvelles — archéologie du bâti, archéologie préventive, histoire environnementale, numérique et patrimoine.

Leur format évolue : les illustrations couleur, les plans en 3D et les accès numériques aux données documentaires enrichissent progressivement la revue sans rompre avec sa tradition d’exigence scientifique.

La mission fondamentale reste identique depuis 1909 : documenter, analyser et transmettre la connaissance du patrimoine alsacien aux générations suivantes — un rôle que la SCMHA assume fidèlement depuis sa fondation en 1855, dans l’esprit de ses membres fondateurs qui voyaient dans la conservation des monuments la conservation de l’identité alsacienne elle-même.

Pour aller plus loin, consultez notre guide sur conservation des monuments historiques et le site Art Populaire consacré au arts et traditions populaires de la région.