Marie-Claire Hartmann est architecte en chef des Monuments Historiques. Diplômée de l’École de Chaillot, elle supervise depuis quinze ans les travaux de restauration de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Nous l’avons rencontrée sur le chantier de la façade occidentale, où une équipe de huit tailleurs de pierre travaillait ce jour-là au remplacement d’un tympan du portail central.
Pouvez-vous nous décrire votre rôle sur ce chantier ?
Monuments d’Alsace : Marie-Claire Hartmann, vous êtes l’une des rares femmes à occuper le poste d’architecte en chef des Monuments Historiques en France. Comment êtes-vous arrivée à ce poste ?
Marie-Claire Hartmann : Par un chemin qui n’était pas le plus direct. J’ai d’abord fait des études d’architecture générale à Strasbourg, puis une spécialisation à l’École de Chaillot à Paris, qui est la formation de référence pour les architectes du patrimoine en France. Ensuite, j’ai passé le concours de l’État — c’est un parcours sélectif, il y a très peu de postes. J’ai eu la chance d’être affectée à Strasbourg, ce qui n’était pas gagné d’avance. La cathédrale est considérée comme l’un des monuments les plus complexes à gérer en France, avec le Mont-Saint-Michel et Versailles. Donc être ici, c’est à la fois un honneur et une responsabilité considérable.
M. d’A. : Concrètement, que fait un architecte en chef des Monuments Historiques au quotidien ?
M.-C. H. : C’est un poste de maître d’ouvrage délégué : je représente l’État, propriétaire de la cathédrale, vis-à-vis des entreprises qui exécutent les travaux. Je dirige les études préalables — diagnostics de l’état de la pierre, relevés photogrammétriques, analyses en laboratoire — et je rédige les cahiers des charges pour les appels d’offres. Sur le chantier, je coordonne les différents corps de métier : tailleurs de pierre, sculpteurs, échafaudeurs, doreurs, vitraillistes. Et je valide chaque décision de restauration, qu’il s’agisse de remplacer une statue ou d’appliquer un consolidant sur une surface friable.
La partie méconnue du travail, c’est la recherche documentaire : avant de toucher quoi que ce soit, nous consultons les archives médiévales de la Fondation de l’Œuvre Notre-Dame, les carnets de taille du XIXe siècle, les photographies anciennes. Parfois, une aquarelle du début du XXe siècle nous donne des informations cruciales sur l’état d’une sculpture avant sa première restauration.
L’état de la pierre : un défi permanent
M. d’A. : Vous travaillez sur le portail central aujourd’hui. Pouvez-vous nous expliquer ce qui motive ces travaux ?
M.-C. H. : Ce que vous voyez ici, c’est le remplacement de plusieurs voussures du tympan du portail de la Vierge couronnée. Le grès rose vosgien de cette zone, qui remonte au XIIIe siècle pour les parties les plus anciennes, est dans un état de dégradation avancée. La surface a perdu entre 1 et 3 centimètres d’épaisseur par rapport à l’état d’origine. Les détails sculptés — les petits anges, les rinceaux, les visages — sont complètement lisses. Ce n’est plus une restauration possible, c’est un remplacement qui s’impose.
M. d’A. : Comment décide-t-on du moment où le remplacement devient nécessaire ?
M.-C. H. : Nous avons développé des protocoles d’évaluation précis. Tous les cinq ans, nous réalisons un relevé photogrammétriqe complet de l’ensemble de la façade : des milliers de photos permettent de construire un modèle 3D de la pierre à quelques millimètres près. En comparant les relevés successifs, nous mesurons le recul de surface : si une zone perd plus de 0,5 millimètre par an, elle est classée en surveillance renforcée. Au-delà de 1 millimètre par an, on passe en intervention programmée.
Pour ce tympan, le recul mesuré entre 2015 et 2021 était de 1,8 millimètre par an en moyenne, avec des zones à 3 millimètres. C’est catastrophique pour une sculpture médiévale — cela signifie une perte irrémédiable de matière historique.
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M. d’A. : Qu’est-ce qui explique cette dégradation accélérée sur la façade occidentale en particulier ?
M.-C. H. : Plusieurs facteurs se cumulent. La façade occidentale est exposée aux vents d’ouest chargés d’humidité, ce qui favorise les cycles de saturation et de séchage. Elle reçoit également l’essentiel de la pollution automobile provenant de la place de la Cathédrale et des rues adjacentes. Les oxydes d’azote et le dioxyde de soufre se déposent sur la pierre humide, forment des acides dilués qui dissolvent le ciment calcaire liant les grains de quartz. La surface se pulvérise progressivement.
Nous avons constaté depuis les années 1980, avec la généralisation du chauffage au gaz et la réduction des émissions industrielles, une légère amélioration de la qualité de l’air sur Strasbourg. Mais le parc automobile reste problématique. Nous militons depuis des années pour la piétonisation complète de la place de la Cathédrale, mais c’est une décision politique qui dépasse notre compétence technique.
Les techniques de restauration
M. d’A. : Comment se passe concrètement le remplacement d’une sculpture ?
M.-C. H. : Le processus commence toujours par la documentation. Nous réalisons un moulage en résine souple de la pièce à remplacer, même si elle est très dégradée : ce moulage capture l’état actuel de la surface et permettra des comparaisons futures. Ensuite, nos sculpteurs travaillent à partir de ce moulage et des archives photographiques — parfois des clichés du début du XXe siècle qui montrent la sculpture en meilleur état — pour restituer le volume original.
La taille est réalisée dans du grès vosgien neuf provenant des carrières de la vallée de la Bruche. Nous sélectionnons des blocs dont la composition minéralogique et la teinte sont les plus proches possible du grès médiéval environnant. Ce n’est jamais parfait : un bloc neuf est plus clair, plus “frais” qu’un grès de huit siècles. Mais en cinq à dix ans, la patine atmosphérique harmonise les teintes.
M. d’A. : Utilisez-vous des techniques médiévales de taille, ou des outils modernes ?
M.-C. H. : Les deux, selon les phases. Les tailleurs de pierre que nous employons maîtrisent les techniques médiévales : ciseau, bourrette, laie, gradine. Ces outils laissent des traces caractéristiques sur la surface — les “lits” de taille — qui font partie intégrante du style médiéval. Si nous utilisions des fraises mécaniques modernes, la surface serait trop lisse, trop régulière pour s’intégrer au contexte.
En revanche, pour certains travaux préparatoires — le dégrossissage d’un grand bloc, la découpe d’une baie — nous utilisons des disques diamantés et des perceuses pneumatiques. Ce n’est pas une trahison : au Moyen Âge, les maçons utilisaient les meilleurs outils disponibles. L’objectif est la qualité du résultat, pas la reproduction d’une méthode en tant que telle.
M. d’A. : Vous avez évoqué la photogrammétrie. Y a-t-il d’autres technologies récentes qui ont changé votre travail ?
M.-C. H. : Oui, plusieurs. L’imagerie multispectrale nous permet de détecter des zones de détachement en profondeur, invisibles à l’œil nu : une caméra infrarouge révèle les délaminations dans les couches internes de la pierre, avant même que la surface ne présente des signes visibles. Nous pouvons ainsi anticiper les interventions avant que la chute ne se produise.
Le scanner 3D à temps de vol est devenu indispensable pour les zones difficiles d’accès : depuis un seul point au sol, l’appareil capture plusieurs millions de points en quelques minutes, avec une précision millimétrique. Nous l’utilisons notamment pour les parties hautes de la flèche, où l’échafaudage serait extrêmement coûteux à mettre en place pour une simple inspection.
La réalité augmentée commence à faire son entrée dans les chantiers de restauration. Des chercheurs de l’Université de Strasbourg travaillent avec nous sur un projet qui permettrait, en regardant la façade à travers une tablette, de superposer l’état médiéval restitué sur l’état actuel. Un outil pédagogique remarquable, mais aussi un auxiliaire de conception pour les sculpteurs.
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Décisions éthiques et conservation
M. d’A. : La question du remplacement des sculptures originales par des copies est controversée. Comment gérez-vous ce débat ?
M.-C. H. : C’est effectivement l’une des questions éthiques les plus difficiles de notre métier. La doctrine officielle, codifiée dans la Charte de Venise (1964) et précisée par les recommandations françaises, pose un principe : la conservation de la matière historique prime. On ne remplace que si la conservation est impossible et si la chute présente un risque.
Dans les faits, nous nous retrouvons souvent dans des zones grises. Une sculpture qui a perdu 70% de ses détails est-elle encore “la sculpture médiévale originale”, ou n’est-elle plus qu’un bloc de grès sans valeur documentaire ? La réponse varie selon les spécialistes.
Ma position personnelle est pragmatique : si une sculpture peut encore être lue, comprise, ressentie comme œuvre d’art, on la conserve même dégradée. Si elle n’est plus qu’une masse amorphe qui défigure le programme iconographique sans plus rien transmettre, le remplacement par une copie fidèle est préférable pour la compréhension du monument. Et dans tous les cas, l’original déposé est conservé et présenté au Musée de l’Œuvre Notre-Dame.

M. d’A. : Comment recrutez-vous et formez-vous vos équipes ?
M.-C. H. : Nous travaillons avec plusieurs entreprises spécialisées qui ont leurs propres ateliers de taille de pierre. Mais nous maintenons également un atelier permanent de la cathédrale — une tradition qui remonte au Moyen Âge. Cet atelier, composé actuellement de six tailleurs de pierre et deux sculpteurs, travaille exclusivement sur la cathédrale à l’année. C’est une continuité institutionnelle précieuse : ces artisans développent une connaissance intime du bâtiment, de ses pathologies, de ses réponses à chaque type d’intervention.
Le recrutement passe par les réseaux du Compagnonnage et de l’École de Formation aux Métiers de la Pierre. Nous recherchons des personnes qui ont déjà une solide expérience de la taille de pierre monumentale, mais qui acceptent de se former plusieurs années aux spécificités de la restauration gothique. La patience est une qualité indispensable : un sculpteur qui restaure un ange de la façade peut passer six mois sur une seule pièce.
La cathédrale dans cinquante ans
M. d’A. : Quel est votre principal sujet de préoccupation pour l’avenir de la cathédrale ?
M.-C. H. : Le changement climatique, sans aucun doute. Les modèles climatiques prévoient pour Strasbourg des étés plus secs et plus chauds, avec des épisodes de pluies intenses plus fréquents. Les cycles de mouillage-séchage, qui sont l’une des principales causes de dégradation du grès, vont s’intensifier. Les épisodes de gel seront moins nombreux mais plus violents. Tout cela va accélérer des processus de dégradation que nous commençons à peine à maîtriser.
Par ailleurs, la question du budget est préoccupante. Les 3 à 5 millions d’euros annuels que nous avons représentent un effort important, mais ils sont insuffisants pour rattraper le retard accumulé. Une étude que nous avons menée en 2023 évalue le besoin de financement à environ 80 millions d’euros sur les vingt prochaines années, juste pour la façade occidentale. C’est un ordre de grandeur qui n’est pas accessible dans le cadre budgétaire actuel.
M. d’A. : Des ressources alternatives sont-elles envisagées ?
M.-C. H. : La Fondation de l’Œuvre Notre-Dame développe ses activités de mécénat, avec un succès croissant. Les entreprises alsaciennes et les particuliers répondent bien aux appels à dons pour des projets bien identifiés — “adoptez une gargouille”, “financez la restauration du portail de la Vierge”. La communication autour de ces projets spécifiques est bien plus efficace que les appels généraux.
Nous regardons également du côté des fonds européens. La cathédrale de Strasbourg, au cœur de la capitale de l’Union européenne, bénéficie d’une visibilité particulière. Des discussions sont en cours pour qu’elle devienne un projet pilote de conservation patrimoniale à l’échelle européenne, avec un financement qui pourrait atteindre 20% des besoins.
M. d’A. : Un dernier mot sur ce que représente pour vous, personnellement, travailler sur ce monument ?
M.-C. H. : La cathédrale de Strasbourg est un édifice qui vous dépasse dans tous les sens du terme. Sa hauteur physique, bien sûr, mais aussi sa hauteur temporelle : elle a traversé mille ans d’histoire, des guerres, des révolutions, des changements de langue et de frontière. Elle a vu passer des centaines d’architectes, de tailleurs de pierre, de sculpteurs avant moi.
Ce qui me touche le plus, c’est cette continuité de geste. Quand je taille un détail de grès vosgien pour remplacer une partie usée du portail, j’utilise les mêmes mouvements, les mêmes outils que le maçon du XIIIe siècle qui a fait ce geste pour la première fois. Il y a quelque chose de très humble dans ce travail : on n’est pas là pour signer son œuvre, on est là pour que la cathédrale dure encore mille ans.
Pour ceux qui souhaitent approfondir la dimension spirituelle et iconographique de la cathédrale — son programme théologique, sa symbolique des portails — la Librairie Art et Livre Religieux propose une sélection d’ouvrages spécialisés sur l’art sacré et les vitraux médiévaux d’Alsace, incontournables pour qui veut comprendre ce que la pierre cherche à dire.
Entretien réalisé en mai 2026, sur le chantier de la façade occidentale de la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg.
Pour aller plus loin, retrouvez notre guide sur art roman alsacien.