À une quarantaine de kilomètres de Strasbourg, au débouché du col de Saverne, se dresse un palais que son ampleur et sa sobriété néoclassique ont valu le surnom de « petit Versailles alsacien ». Le château des Rohan de Saverne n’est pourtant pas un château fort : c’est une résidence épiscopale, quatrième édifice construit sur ce site depuis le Moyen Âge, et dont l’histoire tient presque entièrement dans ses malheurs — un incendie destructeur, une révolution qui interrompt le chantier, deux occupations militaires successives. Ce que l’on visite aujourd’hui est à la fois un monument inachevé et le plus ancien musée municipal d’Alsace après ceux de Strasbourg et de Colmar.

Contrairement aux grands monuments touristiques de la région, souvent concentrés entre Strasbourg et Colmar, le château des Rohan reste relativement méconnu du grand public, malgré une façade monumentale et des collections d’une rare diversité. Cet article retrace son histoire mouvementée, détaille le contenu de son musée et donne les informations pratiques nécessaires pour organiser une visite en 2026.

Un palais épiscopal au bord du canal

Le château occupe un emplacement stratégique, place du Général-de-Gaulle, au bord du canal de la Marne au Rhin, dans ce point de passage entre l’Alsace et la Lorraine que commandait déjà, plus haut sur les crêtes, tout un réseau de fortifications médiévales. Le site accueille des constructions depuis des siècles : le bâtiment actuel est le quatrième édifice bâti à cet emplacement, les précédents ayant été détruits ou remaniés au fil des conflits et des incendies qui ont marqué l’histoire de la ville. Cette succession de reconstructions, loin d’être une anomalie, reflète le sort commun de nombreuses résidences seigneuriales et épiscopales du nord de l’Alsace, régulièrement prises dans les conflits qui ont opposé, siècle après siècle, les puissances rhénanes voisines.

La fonction du lieu reste constante à travers les siècles : résidence des princes-évêques de Strasbourg, qui choisissent Saverne comme résidence secondaire loin de la capitale épiscopale. La famille de Rohan, qui occupe le siège épiscopal de Strasbourg à partir du début du XVIIIe siècle, laisse son nom au château dans sa version la plus connue, celle que l’on visite aujourd’hui.

L’incendie de 1779 et la reconstruction inachevée

Un premier incendie, en 1709, avait déjà endommagé les appartements nord du château précédent. Mais c’est l’incendie du 8 septembre 1779 qui change tout : il détruit intégralement le corps principal du palais. Le cardinal Louis-René-Édouard de Rohan-Guéméné, alors prince-évêque, commande la reconstruction à l’architecte Nicolas-Alexandre Salins de Montfort, qui prend la suite de Robert de Cotte — l’architecte qui avait signé, plus tôt dans le siècle, la façade du Palais Rohan de Strasbourg.

Le nouveau château, conçu dans un style néoclassique sobre et monumental, se distingue par sa façade sur le parc : un front continu de 140 mètres de long, construit en grès rose, le même matériau qui façonne l’essentiel de l’architecture alsacienne depuis des siècles. Cette longueur, comparable à l’horizontale à la hauteur de la flèche de la cathédrale de Strasbourg, donne au bâtiment une présence inhabituelle pour une ville de la taille de Saverne.

Mais le chantier n’aura jamais le temps d’aboutir pleinement. La Révolution française interrompt les travaux en 1790, alors que la décoration intérieure des grands appartements n’est pas terminée. Cette interruption brutale explique la sobriété de certains espaces visibles aujourd’hui : contrairement aux résidences princières achevées, le château de Saverne porte encore la marque d’un projet suspendu.

D’un palais en ruine à une caserne

Le XIXe siècle n’est pas plus tendre avec le bâtiment. Partiellement en ruines après les troubles révolutionnaires et les occupations qui suivent, le château est restauré sous le Second Empire, à l’initiative de Napoléon III, qui le destine à l’hébergement des veuves de hauts fonctionnaires décédés en fonction — un usage social qui tranche avec sa vocation initiale de résidence épiscopale.

La défaite de 1871 referme cette parenthèse civile : le château devient une caserne allemande, puis, à partir de 1918 et le retour de l’Alsace à la France, une caserne française. Le bâtiment accueille alors un bataillon de chasseurs à pied, confirmant pour plusieurs décennies sa vocation militaire. Ce passage d’une fonction à l’autre — résidence épiscopale, logement social, caserne — illustre la trajectoire mouvementée de nombreux grands édifices alsaciens, ballottés au gré des régimes et des frontières au fil des siècles, mais pour des raisons différentes de celles qui ont forgé les forteresses féodales de la région.

Cour intérieure pavée du château des Rohan de Saverne avec visiteuse observant la façade en grès rose
La cour intérieure du château, reconstruite en grès rose après l'incendie de 1779.

Un musée plus ancien que le château qui l’abrite

Le musée municipal de Saverne précède en réalité le château dans son rôle actuel : fondé en 1858, il était d’abord installé dans la chapelle Saint-Michel, près de l’église paroissiale et de l’ancien château. C’est seulement en 1952 que la ville de Saverne rachète le château des Rohan aux Domaines de l’État et y transfère ses collections, au deuxième étage de l’aile sud — faisant du bâtiment le plus ancien musée municipal d’Alsace en dehors de ceux de Strasbourg et de Colmar, rejoignant ainsi la constellation des musées du patrimoine alsacien qui conservent la mémoire régionale.

Cette composition par strates distingue le château des Rohan de bien des musées de taille comparable : plutôt qu’une collection unifiée autour d’une seule discipline, le musée de Saverne assume la diversité de son histoire en présentant côte à côte des vestiges antiques, un fonds d’art ancien et un ensemble contemporain lié à une figure politique du XXe siècle. Le musée se structure en trois ensembles distincts :

  • Art et histoire : peintures, arts graphiques et surtout une collection de sculptures polychromes sur bois datées du XVe au XVIIIe siècle, accompagnée d’une salle consacrée à l’histoire du château lui-même.
  • Archéologie gallo-romaine : une collection conservée dans les caves voûtées du château, comprenant de nombreuses stèles funéraires et votives découvertes à Saverne et dans ses environs — la région ayant été un carrefour routier majeur à l’époque romaine.
  • Fonds Louise Weiss : issu du legs universel fait en 1983 par la journaliste et femme politique originaire de la région, ce fonds rassemble objets ethnographiques, peintures, arts décoratifs et archives personnelles, avec des salles consacrées aux combats politiques qu’elle a menés entre 1919 et 1934.
Section du musée Contenu Période
Art et histoire Sculptures polychromes sur bois, peintures, histoire du château XVe-XVIIIe siècle
Archéologie Stèles funéraires et votives gallo-romaines Antiquité
Fonds Louise Weiss Legs universel de 1983 : objets, peintures, archives XXe siècle

Le château est classé au titre des monuments historiques depuis 1933, avec des extensions de protection en 1934 et 1995, consacrant un édifice dont l’intérêt dépasse la seule ville de Saverne.

Louise Weiss, une Alsacienne au Parlement européen

Le fonds qui porte son nom doit son existence à une figure peu banale. Louise Weiss naît le 25 janvier 1893 à Arras. Ses origines alsaciennes viennent de ses deux parents : son père, Paul Louis Weiss, ingénieur des mines protestant dont la famille est originaire de La Petite-Pierre dans le Bas-Rhin, et sa mère, issue de la famille Javal, originaire de Seppois-le-Bas dans le Haut-Rhin. Reçue à l’agrégation féminine de lettres en 1914, à seulement 21 ans, elle devient journaliste, écrivaine et militante féministe, collaborant notamment à l’hebdomadaire L’Europe nouvelle jusqu’en 1934, après avoir débuté sous un pseudonyme masculin dans Le Radical.

Sa carrière la mène jusqu’au procès de Nuremberg, qu’elle couvre comme journaliste, puis à la fondation de l’Institut de polémologie avec Gaston Bouthoul en 1945, et à celle de l’Institut des sciences de la paix à Strasbourg en 1971. Son engagement européen culmine en 1979 : élue lors des premières élections du Parlement européen au suffrage universel, elle en devient la doyenne d’âge et prononce le discours d’ouverture de la toute première session, tenue à Strasbourg le 17 juillet 1979. Elle siège jusqu’à sa mort, le 26 mai 1983, à l’âge de 90 ans.

C’est en 1983 que Louise Weiss fait de la ville de Saverne sa légataire universelle, lui léguant ses collections historiques et ethnographiques, ses peintures, ses arts décoratifs et ses archives personnelles. Une section lui est consacrée au sein du musée du château des Rohan depuis 1996, et une statue la représente aujourd’hui place du Général-de-Gaulle, devant le château. Ce lien avec Saverne complète un hommage plus large rendu à sa mémoire : le bâtiment principal du Parlement européen à Strasbourg porte depuis 1999 le nom de « bâtiment Louise-Weiss », reliant ainsi, par-delà le temps, le musée alsacien et l’institution dont elle fut l’une des premières élues.

Les stèles gallo-romaines des caves voûtées

L’intérêt archéologique du château tient à un paradoxe : c’est dans ses parties les plus anciennes, les caves voûtées situées sous le corps de bâtiment néoclassique, que se trouve la collection la plus lointaine dans le temps. Saverne occupait à l’époque romaine une position de carrefour routier important, reliant la plaine d’Alsace à la Lorraine par le col des Vosges du Nord — une fonction de passage qui explique la densité des vestiges retrouvés dans la ville et ses environs.

La collection archéologique conservée au musée réunit un nombre notable de stèles funéraires et votives gallo-romaines, certaines d’entre elles ayant été retrouvées remployées dans la construction de murs plus tardifs avant d’être extraites et replacées dans l’espace muséal. Ces pierres gravées, dédiées aux dieux ou à la mémoire des défunts, témoignent d’une présence romaine durable sur le site, bien antérieure aux constructions épiscopales qui ont suivi, et complètent à l’échelle locale le tableau plus large des strates historiques superposées en Alsace, de l’Antiquité jusqu’au XXe siècle.

Stèle funéraire gallo-romaine exposée dans les caves voûtées du musée de Saverne
Une stèle gallo-romaine conservée dans les caves voûtées du château, témoin du passé antique de Saverne.

Horaires, tarifs et accès au belvédère

Pour 2026, le musée ouvre du mercredi au vendredi de 14h à 18h, et le week-end de 10h à 12h et de 14h à 18h, sur deux périodes : du 7 février au 14 juin, puis du 21 septembre au 31 décembre. En haute saison, du 15 juin au 20 septembre inclus, l’ouverture s’étend du mercredi au dimanche, aux mêmes horaires. Une fermeture exceptionnelle s’applique chaque année du 5 janvier au 6 février inclus.

Deux grilles tarifaires coexistent : un billet musée seul à 4 euros en plein tarif et 3 euros en tarif réduit (gratuit jusqu’à 16 ans), et un billet musée et toit à 5 euros en plein tarif (4 euros en tarif réduit) qui donne accès en plus au toit du château — fermé en cas d’intempéries — avec une vue qui permet d’embrasser d’un coup d’œil la ville, le canal et les premiers contreforts vosgiens.

La localisation du château facilite la visite : situé place du Général-de-Gaulle, en plein centre-ville de Saverne, il borde directement le canal de la Marne au Rhin, dont la perspective dégagée sur le bassin et les quais offre, depuis certains points du parc, une vue sans obstacle particulièrement appréciée des visiteurs. Cette proximité immédiate avec le centre historique permet d’enchaîner la visite du château avec celle des autres monuments savernois, dans une ville dont le patrimoine reste largement sous-estimé comparé aux grandes cités alsaciennes.

Pour qui cherche à comprendre comment les musées municipaux de province construisent et entretiennent des collections aussi composites que celle de Saverne, le guide des musées d’art populaire en France offre un panorama utile des pratiques de conservation régionale, entre dons privés, fonds archéologiques et collections d’art ancien.

Un monument qui résume l’histoire alsacienne

Peu de bâtiments alsaciens concentrent autant de ruptures que le château des Rohan : résidence épiscopale d’Ancien Régime, chantier interrompu par la Révolution, logement social sous le Second Empire, caserne allemande puis française, musée municipal depuis plus de soixante-dix ans. Chacune de ces strates reste lisible, dans la sobriété inachevée des grands appartements comme dans la diversité volontairement composite des collections — stèles romaines, sculptures médiévales et fonds Louise Weiss cohabitant sous un même toit sans chercher à masquer les ruptures de l’histoire du bâtiment.

Visiter le château des Rohan de Saverne, c’est ainsi traverser plusieurs siècles d’histoire alsacienne en un seul lieu, à quelques encablures du col qui a toujours fait de cette ville un point de passage entre deux mondes. La façade de 140 mètres, pensée pour un faste épiscopal qui n’a jamais pu être pleinement réalisé, rappelle que les monuments les plus intéressants ne sont pas toujours ceux qui ont achevé leur projet d’origine, mais ceux qui ont su accueillir, par la force des circonstances, des usages que leurs bâtisseurs n’avaient jamais imaginés — un sort que partagent, pour des raisons féodales plus anciennes, les châteaux forts d’Alsace disséminés sur les crêtes vosgiennes.