Mulhouse conserve aujourd’hui les traces très lisibles d’une ville façonnée par le textile : le Musée de l’Impression sur Étoffes, les maisons de la Cité ouvrière, les bâtiments reconvertis de la Fonderie et plusieurs quartiers nés de l’expansion manufacturière permettent de suivre cet héritage sur le terrain. L’histoire commence avec les indiennes au XVIIIe siècle, s’accélère au XIXe avec les Dollfus, Koechlin et Schlumberger, puis transforme durablement les manières d’habiter, de travailler et de circuler dans la cité.

Les indiennes, point de départ d’une puissance manufacturière

L’industrie textile mulhousienne ne naît pas dans une ville française ordinaire. Jusqu’en 1798, Mulhouse est une petite république alliée aux cantons suisses, dotée d’institutions autonomes, de réseaux commerciaux actifs et d’une bourgeoisie protestante ouverte aux échanges internationaux. Cette situation particulière favorise l’implantation d’entrepreneurs et la circulation des savoir-faire techniques.

L’impression sur étoffes de coton, longtemps associée aux tissus venus d’Inde, occupe une place décisive. Les « indiennes » désignent ces toiles imprimées ou peintes, recherchées pour leur légèreté, leurs couleurs et la richesse de leurs décors. En France, leur fabrication a été interdite durant une grande partie du XVIIIe siècle afin de protéger les productions de laine et de soie. Mulhouse, extérieure au royaume jusqu’à la Réunion, bénéficie donc d’un avantage commercial et industriel notable.

En 1746, Samuel Koechlin, associé à Jean-Jacques Schmalzer et Jean-Henri Dollfus, fonde une manufacture d’impression sur étoffes. L’entreprise inaugure une aventure collective qui dépasse rapidement le cadre d’un seul atelier. La production exige des dessinateurs, graveurs, coloristes, chimistes, ouvriers spécialisés, négociants et transporteurs. Elle stimule aussi la fabrication des outils, des planches d’impression et des machines.

Les premiers procédés reposent largement sur l’impression à la planche de bois gravée. Chaque couleur demande une opération distincte ; la précision du repérage conditionne la qualité du motif. Les recettes de teinture, les mordants destinés à fixer les colorants et les lavages successifs constituent des domaines de recherche constants. Au fil du temps, les techniques évoluent : gravure sur cuivre, impression au rouleau, mécanisation, amélioration des couleurs et multiplication des motifs destinés aux marchés européens.

Les indiennes ne sont donc pas un simple produit décoratif. Elles sont à l’origine d’une organisation productive complexe, qui prépare l’essor industriel mulhousien. Elles créent des fortunes, attirent des compétences et installent dans la ville une culture de l’innovation appliquée.

De la manufacture à la ville-usine au XIXe siècle

Au XIXe siècle, Mulhouse change d’échelle. L’impression sur étoffes demeure essentielle, mais elle s’inscrit désormais dans un ensemble industriel plus vaste : filature du coton, tissage, blanchiment, teinture, construction mécanique, chimie et production d’équipements. La vapeur permet de concentrer davantage les opérations de fabrication ; les ateliers s’agrandissent, les besoins en énergie augmentent et les établissements s’installent sur des terrains accessibles aux voies de communication.

L’industrialisation ne se lit pas uniquement dans les grandes cheminées ou les halles. Elle modifie la trame urbaine. Des faubourgs se densifient, des logements sont construits, des équipements collectifs apparaissent et les liaisons ferroviaires renforcent le rôle de Mulhouse comme nœud de production et de diffusion. Le développement des transports est indissociable de cette mutation : matières premières, charbon, machines et produits finis doivent circuler à grande échelle. Cette histoire rejoint celle du patrimoine ferroviaire et industriel de l’Alsace au XIXe siècle.

Le modèle mulhousien repose aussi sur une forte imbrication entre initiative privée, institutions scientifiques et œuvres sociales. Les industriels ne sont pas un bloc homogène, mais beaucoup appartiennent aux mêmes milieux économiques protestants et participent à des sociétés d’encouragement, d’éducation ou de bienfaisance. La Société industrielle de Mulhouse, fondée en 1826, incarne cette volonté de rapprocher recherche, enseignement, production et amélioration des conditions de vie.

Période Repères de l’histoire textile mulhousienne Héritage visible ou conservé
1746 Fondation d’une manufacture d’indiennes par Samuel Koechlin, Jean-Jacques Schmalzer et Jean-Henri Dollfus Collections d’étoffes, dessins et archives de l’impression textile
Fin du XVIIIe siècle Expansion des manufactures et affirmation des réseaux commerciaux Mémoire urbaine des premiers quartiers manufacturiers
1798 Réunion de Mulhouse à la France Intégration à un marché national plus vaste
Première moitié du XIXe siècle Mécanisation, développement du coton, des tissages et de la construction mécanique Bâtiments industriels, équipements techniques, fonds patrimoniaux
1826 Fondation de la Société industrielle de Mulhouse Collections scientifiques, culture technique et sociale locale
1853 Création de la Société mulhousienne des cités ouvrières Cité ouvrière et modèle de logement patronal
Seconde moitié du XIXe siècle Croissance des usines, arrivée du chemin de fer, diversification industrielle Paysage urbain industriel et anciens sites reconvertis
XXe siècle Déclin progressif de certaines activités textiles et réaffectation des friches Musées, campus, équipements culturels et architecture conservée

La formule de « ville-usine » ne doit pas faire oublier la diversité de Mulhouse. La cité demeure aussi un centre administratif, commerçant et culturel. Mais l’usine y est particulièrement proche de la ville quotidienne. Elle dessine des horizons de briques, impose des rythmes de travail, nourrit des sociabilités ouvrières et patronales, façonne l’habitat comme les infrastructures.

Dollfus, Koechlin et Schlumberger : des familles au cœur du système mulhousien

Les noms de Dollfus, Koechlin et Schlumberger reviennent fréquemment dans les rues, institutions et récits locaux. Ils renvoient à de grandes familles dont les ramifications économiques et sociales traversent plusieurs générations. Il serait pourtant réducteur de les présenter comme de simples propriétaires d’usines. Elles participent à la formation d’un véritable milieu industriel, où la transmission familiale des capitaux s’accompagne d’investissements dans la technique, le commerce, l’enseignement et les œuvres sociales.

La famille Dollfus est étroitement associée à l’impression sur étoffes. La maison Dollfus-Mieg et Compagnie, souvent désignée par ses initiales DMC, devient l’une des entreprises emblématiques de Mulhouse. Son activité couvre successivement l’impression textile et la production de fils, notamment de coton à broder. La longévité de cette maison explique la place profonde de son nom dans la mémoire industrielle locale.

Les Koechlin occupent une position tout aussi majeure. Issus du premier cercle des entrepreneurs de l’indiennerie, ils se distinguent aussi dans la mécanique et les constructions ferroviaires. André Koechlin fonde à Mulhouse des ateliers de construction mécanique qui participent notamment à la fabrication de locomotives. Cette diversification illustre une caractéristique centrale de l’industrialisation locale : le textile entraîne avec lui des métiers de la machine, du métal et de l’énergie.

Détail de motifs imprimés sur étoffe évoquant les indiennes mulhousiennes
Les indiennes mulhousiennes étaient imprimées à la planche de bois gravée, une opération par couleur.

Les Schlumberger sont liés à différentes activités textiles et industrielles, ainsi qu’aux institutions de la ville. Leur nom rappelle combien l’économie mulhousienne repose sur des alliances, des associations et des circulations de compétences entre familles. Ces dynasties ne se limitent jamais entièrement à un secteur : elles investissent, administrent, innovent et soutiennent des projets collectifs.

Leur influence a aussi une dimension sociale. Écoles, caisses de secours, logements, jardins, établissements de formation ou initiatives philanthropiques font partie du paysage issu de cette bourgeoisie industrielle. Ces actions ne doivent pas être idéalisées : elles répondent à des préoccupations sanitaires et sociales réelles, mais elles relèvent également d’une conception paternaliste de l’ordre industriel. Loger, encadrer et stabiliser la main-d’œuvre participe à la productivité autant qu’à la bienfaisance. D’autres territoires de l’Est de la France ont connu des trajectoires industrielles et militaires tout aussi structurantes, comme en témoigne l’histoire de Belfort, entre fortifications Vauban et siège de 1870.

La Cité ouvrière, laboratoire social et paysage urbain

La Cité ouvrière de Mulhouse est l’un des ensembles les plus éloquents pour comprendre les ambitions sociales du patronat industriel au XIXe siècle. Créée à partir de 1853 par la Société mulhousienne des cités ouvrières, elle répond aux difficultés de logement posées par une population ouvrière en croissance rapide. L’objectif affiché est de substituer aux logements insalubres ou surpeuplés un habitat plus sain, durable et accessible.

Le choix architectural est remarquable : plutôt que de multiplier les grands immeubles collectifs, le programme privilégie la maison individuelle ou mitoyenne, accompagnée d’un jardin. Cette formule doit favoriser l’attachement au foyer, la vie familiale, l’hygiène et la culture potagère. Elle traduit une vision sociale précise, dans laquelle la propriété ou l’accès progressif à la propriété sont pensés comme des instruments de stabilité.

La cité ne constitue pas un décor pittoresque détaché de son contexte. Elle est l’expression construite d’un système industriel. Chaque maison rappelle le lien étroit entre l’usine, la famille, la morale sociale et l’organisation urbaine. Les rues régulières, les alignements de façades et la répétition maîtrisée des types d’habitation forment un patrimoine d’une grande cohérence.

Lors d’une promenade, plusieurs éléments méritent une attention particulière :

  • les volumes modestes mais soignés des maisons, conçus pour accueillir une cellule familiale ;
  • la présence des jardins, partie intégrante du projet et non simple agrément ;
  • la régularité des voies et des parcelles, qui révèle un urbanisme planifié ;
  • les variations de modèles, destinées à adapter les logements aux ressources et aux situations des occupants ;
  • la persistance d’un quartier habité, où le patrimoine demeure une réalité quotidienne.

La Cité ouvrière permet ainsi de dépasser une lecture uniquement technique de l’industrie. Le textile a produit des tissus et des machines, mais aussi une politique du logement, une géographie sociale et une forme urbaine encore perceptible. Cette architecture de l’habitat complète utilement la découverte plus large de l’architecture alsacienne, souvent associée aux maisons rurales à pans de bois mais aussi constituée d’ensembles urbains et industriels.

Le Musée de l’Impression sur Étoffes, mémoire matérielle des motifs

Le Musée de l’Impression sur Étoffes de Mulhouse est le lieu le plus directement consacré à l’aventure des indiennes et de l’impression textile. Ses collections permettent d’aborder le sujet par la matière même : étoffes, planches d’impression, dessins préparatoires, archives techniques et objets liés aux procédés de fabrication.

L’intérêt du musée tient d’abord à l’ampleur chronologique du récit. Les tissus imprimés ne sont pas seulement considérés comme des objets de mode. Ils révèlent des échanges entre continents, l’évolution des goûts, la diffusion des motifs et les progrès de la chimie des couleurs. Un motif floral, un cachemire, une scène figurée ou un décor géométrique peuvent être lus comme les indices d’un marché, d’un procédé industriel et d’une époque.

L’impression textile est en effet une industrie de précision. Avant de parvenir sur le tissu, le décor passe par des étapes de conception, de gravure et d’essais. La reproduction en série exige une grande maîtrise du dessin, de la couleur et de l’outillage. Les visiteurs y comprennent concrètement pourquoi Mulhouse a pu devenir un centre de premier plan : elle réunit des savoir-faire artistiques, artisanaux, scientifiques et industriels.

Façade en briques d'un ancien bâtiment industriel reconverti à Mulhouse
Les anciennes emprises industrielles mulhousiennes illustrent la réutilisation contemporaine d’une architecture conçue pour la machine, la lumière et les grands volumes de production.

Les collections donnent aussi une profondeur mondiale à l’histoire locale. L’indienne est née d’une fascination européenne pour les cotonnades asiatiques, puis de leur imitation et de leur adaptation. Les manufactures mulhousiennes participent à cette circulation des formes, des matières et des techniques, avant d’inscrire leur production dans les marchés européens. Cette histoire du travail et des ressources trouve un écho régional plus ancien du côté des mines d’argent de Sainte-Marie-aux-Mines et du Val d’Argent, où une autre filière industrielle a également façonné une vallée alsacienne entière.

Pour organiser une découverte centrée sur le textile, un itinéraire pertinent peut associer :

  • le Musée de l’Impression sur Étoffes, pour les techniques, les motifs et les collections ;
  • la Cité ouvrière, pour mesurer les conséquences sociales de l’industrialisation ;
  • le quartier de la Fonderie, pour l’architecture productive et ses reconversions ;
  • le musée EDF Electropolis, utile pour replacer l’industrie dans l’histoire de l’énergie et de l’électricité ;
  • les rues du centre ancien, afin de retrouver le cadre urbain dans lequel les négociants et manufacturiers ont développé leurs réseaux.

La Fonderie et les reconversions du bâti industriel

Le patrimoine industriel de Mulhouse ne se résume pas aux bâtiments textiles au sens strict. Une manufacture prospère dépend d’un écosystème entier : ateliers mécaniques, équipements énergétiques, voies de transport, entrepôts, bureaux et établissements de formation. Les anciens sites industriels reconvertis montrent cette continuité entre production textile et essor de la métallurgie ou de la mécanique.

Le quartier de la Fonderie est particulièrement évocateur. Son nom rappelle les activités métallurgiques qui ont accompagné l’industrie locale. Les vastes constructions héritées de l’époque productive possèdent une échelle différente de celle des maisons de la Cité ouvrière : façades de brique, grandes baies, charpentes et espaces conçus pour les machines imposantes. Ces bâtiments, adaptés à de nouveaux usages, démontrent que le patrimoine industriel peut conserver sa présence sans être figé.

La reconversion n’efface pas l’histoire ; elle peut au contraire en rendre l’architecture accessible. Les anciennes halles et usines deviennent des lieux d’enseignement, de culture, de services ou d’activité économique. Leur valeur tient autant à leur structure qu’à la mémoire des gestes de travail qu’elles ont abrités. Une baie haute n’est pas seulement un élément de façade : elle répondait à un besoin de lumière. Une trame régulière de piliers révèle une contrainte de production. Une porte monumentale indique le passage des matières et des machines.

Cette lecture du bâti complète la visite des musées. Là où les collections expliquent les objets et les techniques, les quartiers industriels font percevoir les dimensions spatiales de l’économie textile. Mulhouse offre ainsi un cas particulièrement complet : un patrimoine documentaire, des objets de production, des logements ouvriers, des édifices manufacturiers et des institutions héritées de l’âge industriel. La transformation d’un artisanat régional en industrie à grande échelle n’est d’ailleurs pas propre au textile : l’imagerie d’Épinal, née dans les Vosges voisines, a connu une mutation comparable au XIXe siècle.

Un parcours de visite entre ville ancienne et mémoire productive

La découverte de Mulhouse gagne à être menée comme un parcours, plutôt que comme une succession de monuments isolés. Le patrimoine textile est disséminé dans la ville, car il a contribué à la former. Le centre ancien, avec ses places et ses maisons de négociants, rappelle le cadre commercial d’une cité longtemps autonome. Les quartiers industriels, eux, montrent la croissance du XIXe siècle et la diversification des activités.

Le textile a également contribué à transformer l’image de l’Alsace. L’identité régionale ne se réduit ni à la maison à colombages ni aux paysages viticoles, même si ces héritages restent fondamentaux. Les maisons à colombages d’Alsace renvoient à une autre histoire constructive, tandis que Mulhouse révèle une Alsace urbaine, transfrontalière et industrielle. La complémentarité des patrimoines est l’une des grandes richesses régionales.

Pour une journée de visite, il est conseillé de prévoir du temps pour les collections et pour la marche urbaine. Le Musée de l’Impression sur Étoffes demande une attention réelle : les échantillons textiles gagnent à être observés de près, notamment pour comprendre le raffinement des impressions. La Cité ouvrière se découvre quant à elle dans le respect de son caractère résidentiel. Il ne s’agit pas d’un musée à ciel ouvert, mais d’un quartier vivant.

L’itinéraire peut aussi se prolonger à l’échelle de l’Alsace. Les villes et villages témoignent de trajectoires économiques différentes : villes fortifiées, cités religieuses, bourgs viticoles et anciens bassins industriels composent une géographie patrimoniale dense. Les villages de patrimoine en Alsace offrent un contrepoint rural et architectural à l’expérience mulhousienne.

Mulhouse se distingue enfin par la continuité de sa mémoire. Les anciennes activités textiles ont connu mutations, crises et disparitions partielles, mais elles n’ont pas quitté le paysage. Les noms de familles, les collections muséales, les maisons ouvrières et les usines reconverties continuent de raconter une ville où l’industrie fut non seulement une économie, mais un projet urbain et social.