Place du Souvenir français, à l’entrée du quartier de Cronenbourg, le long de l’autoroute A35, s’étend le plus grand cimetière militaire du Bas-Rhin : la nécropole nationale de Strasbourg-Cronenbourg. Créée vers 1872 après la guerre franco-prussienne, elle rassemble plus de 5 400 sépultures de soldats de douze nationalités morts lors des deux guerres mondiales, ce qui en fait l’un des lieux de mémoire les plus singuliers d’Alsace, à la fois français et allemand, militaire et urbain, funéraire et commémoratif.

Longtemps confidentielle face aux grandes nécropoles du front vosgien, Cronenbourg mérite pourtant une visite attentive : ses allées ordonnées racontent l’histoire mouvementée de Strasbourg entre 1870 et 1945, ses monuments rendent hommage à des destins exceptionnels, et son entretien partagé entre la France et l’Allemagne en fait un laboratoire de réconciliation européenne.

Une nécropole née de la guerre de 1870

L’origine du site est directement liée au conflit qui a changé le destin de l’Alsace. Après la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et la cession de l’Alsace à l’Empire allemand, les autorités allemandes établissent à Strasbourg une importante garnison. L’ancien cimetière de garnison est étendu à partir de 1872 pour accueillir les sépultures militaires de la ville, puis aménagé par étapes jusqu’en 1914 selon les règles de l’art funéraire prussien : allées rectilignes, croix uniformes, parcellaire par nationalité et par conflit.

Cette filiation explique l’aspect du lieu, très différent des carrés militaires français dessinés après 1919. À Cronenbourg, l’ordonnancement préexiste à la Grande Guerre : le site a servi de cimetière de garnison pendant plus de quarante ans avant de devenir une nécropole nationale. En 1918, lorsque Strasbourg redevient française, la ville hérite d’un ensemble funéraire déjà structuré, que l’Office national des sépultures militaires complète par de vastes regroupements de dépouilles venues des champs de bataille d’Alsace et de Lorraine.

Pour comprendre la place de ce site dans la mémoire départementale, il faut le replacer dans le paysage plus large des cimetières militaires d’Alsace et de la mémoire franco-allemande, où nécropoles nationales, cimetières allemands et carrés militaires dessinent une cartographie unique en France.

De 1914 à 1945 : les chiffres d’un cimetière de garnison devenu nécropole

Les données du Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge, croisées avec les recensements français, donnent une mesure précise de ce que les deux guerres ont ajouté au site. Pendant la Première Guerre mondiale, 1 717 soldats allemands, 386 soldats français et 1 164 prisonniers de guerre de diverses nations y ont été inhumés. La Seconde Guerre mondiale y a ajouté 1 969 morts français et 1 069 soldats allemands.

Période Français Allemands Autres nationalités Total documenté
Première Guerre mondiale 386 1 717 1 164 prisonniers de guerre 3 267
Seconde Guerre mondiale 1 969 1 069 — 3 038
Hors conflits mondiaux — — 1 militaire mort au Liban (1986) 1

Ces chiffres, issus des bilans du Volksbund publiés dans ses guides de cimetières d’Alsace, ne s’additionnent pas mécaniquement avec le total général de la nécropole : les ossuaires, les regroupements postérieurs de 1918 à 1924 et les exhumations partielles rendent tout décompte définitif impossible. C’est ainsi que les inventaires disponibles oscillent entre 5 462 et 5 483 sépultures, une incertitude que nous signalons honnêtement au lecteur et qui ne change rien à l’ordre de grandeur : Cronenbourg est le premier cimetière militaire d’Alsace par le nombre de tombes.

Douze nationalités dans un même enclos

La singularité du site tient à la diversité des dépouilles qu’il accueille. Au-delà des soldats français et allemands, majoritaires, la nécropole abrite des sépultures britanniques, russes, serbes, polonaises, yougoslaves et néerlandaises. Cette pluralité est le reflet de la position de Strasbourg pendant les deux conflits :

  • ville de garnison allemande puis française, Cronenbourg accueille les morts des hôpitaux militaires de la place forte, de tous camps et de toutes origines ;
  • carrefour logistique du front d’Alsace en 1914-1918, Strasbourg voit transiter prisonniers de guerre et soldats alliés évacués, dont certains n’ont pas survécu à leurs blessures ;
  • après 1944, la Libération et la chute du Reich ajoutent aux allées de Cronenbourg des dépouilles rapportées de très loin, y compris celles d’aviateurs alliés tombés en Allemagne.

Cette cohabitation en fait un lieu d’apprentissage irremplaçable : nulle part ailleurs en Alsace, une même allée ne mène successivement des croix françaises aux croix allemandes, puis aux stèles de prisonniers serbes ou aux tombes musulmanes de tirailleurs nord-africains.

Des monuments et des sépultures remarquables

Le parcours de la nécropole est jalonné de monuments collectifs qui valent à eux seuls la visite. Le plus ancien rend hommage aux officiers tués lors du bombardement du camp de prisonniers Oflag XB de Nienburg par l’aviation alliée le 4 février 1945, « Morts pour la France ». Non loin, un monument commémore les équipages du Groupe Gascogne 1/19 tombés le 16 décembre 1944, et celui du Halifax NA547 du Groupe 2/23 Guyenne, abattu au cours d’une mission sur Worms le 21 février 1945.

Trois tombes individuelles retiennent particulièrement l’attention : celles du révérend père Jean-Baptiste Houchet, aumônier de la 2e DB, d’Henry Lévy-Finger et de Rodolphe Jaeger, Compagnons de la Libération tous trois morts pour la France en 1944. La tombe du père Houchet est devenue un lieu de pèlerinage discret : chaque Toussaint, le maire de Strasbourg s’y recueille, comme on peut le voir sur les photographies d’archives de la cérémonie du 1er novembre 2013.

L’art funéraire du site mérite aussi qu’on s’y arrête. Croix de fonte réglementaires, stèles de marbre noir, ornements sculptés des monuments collectifs : tout un vocabulaire de la mémoire militaire que l’on retrouve dans la commande publique du XIXe au milieu du XXe siècle, domaine où les femmes, longtemps tenues à l’écart des chantiers officiels, ont pourtant laissé des œuvres majeures — un pan de l’histoire de l’art exploré par le dossier les femmes sculptrices françaises au-delà de Camille Claudel.

Rangées de croix blanches réglementaires dans une allée de la nécropole de Strasbourg-Cronenbourg, visiteuse lisant une inscription
Rangées de croix blanches réglementaires dans une allée de la nécropole de Strasbourg-Cronenbourg, visiteuse lisant une inscription.

Un lieu de mémoire entretenu par deux nations

L’entretien des sépultures est assuré par l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre et par le Souvenir français. Mais Cronenbourg a une particularité rare : le Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge participe à l’entretien des tombes allemandes, avec le service français des sépultures, dans le cadre des accords franco-allemands sur les sépultures de guerre. Ce partage de la mémoire, inimaginable en 1918 ou en 1945, est aujourd’hui la norme à Cronenbourg — et l’un des exemples les plus concrets de la réconciliation franco-allemande concrétisée dans la pierre et le jardin.

Cette dimension transfrontalière s’explique aussi par la nature du site : né comme cimetière allemand, devenu nécropole nationale française, Cronenbourg appartient aux deux histoires. Les croix de fer allemandes voisinent avec les croix latines françaises, et les cérémonies commémoratives y sont parfois conjointes. Cette mémoire croisée prolonge le travail de recensement et de recueillement mené sur les autres grands sites militaires alsaciens, comme le montre notre article sur les cimetières militaires d’Alsace, mémoire franco-allemande.

Profanations et résilience : Cronenbourg dans l’actualité

La nécropole a connu des épreuves plus récentes que les guerres elles-mêmes. En avril 2004, cinq stèles — quatre musulmanes et une juive — sont détériorées. Dans la nuit du 5 au 6 août de la même année, quinze tombes musulmanes de soldats tombés pendant la Seconde Guerre mondiale sont profanées, un acte condamné par le ministère de l’Intérieur dans un communiqué officiel et largement relayé par la presse nationale.

Ces profanations ont donné à Cronenbourg un rôle nouveau : celui de lieu de rassemblement contre l’intolérance. Les réactions publiques de 2004, croisées avec les cérémonies de repentance communes des années suivantes, ont inscrit le site dans une mémoire vivante, qui dépasse le seul devoir de recueillement pour devenir un rappel de la fragilité des symboles de paix.

Comment visiter la nécropole nationale de Strasbourg-Cronenbourg

La nécropole se situe place du Souvenir français, à l’entrée du quartier de Cronenbourg, immédiatement à l’ouest du centre-ville de Strasbourg et le long de l’A35. L’accès est libre et gratuit, toute l’année. Quelques conseils pratiques pour organiser la visite :

  • Prévoir une heure à une heure trente pour le parcours complet des allées et des monuments, davantage si l’on souhaite lire les inscriptions ;
  • Privilégier la Toussaint, quand la cérémonie du Souvenir rassemble officiels, anciens combattants et public autour des sépultures fleuries ;
  • Combiner la visite avec les sites voisins : le cimetière israélite de Strasbourg, l’un des plus anciens d’Europe, borde la nécropole, et le cimetière Ouest (1890) prolonge le secteur funéraire de Cronenbourg ;
  • Poursuivre le parcours mémoriel par le patrimoine funéraire alsacien, entre cimetières remarquables et art de la sépulture, dont Cronenbourg constitue l’étape la plus militaire.
Visiteuse se recueillant devant un monument commémoratif de la nécropole de Strasbourg-Cronenbourg, cimetière israélite voisin en arrière-plan
Visiteuse se recueillant devant un monument commémoratif de la nécropole de Strasbourg-Cronenbourg, cimetière israélite voisin en arrière-plan.

Cronenbourg dans le paysage mémoriel strasbourgeois

Au sortir de la nécropole, le visiteur reste dans un quartier traversé par les strates de la mémoire strasbourgeoise. L’histoire des communautés de la ville — juive, protestante, catholique, musulmane — se lit dans ses cimetières autant que dans ses édifices religieux, comme le rappelle notre guide des synagogues d’Alsace et du patrimoine juif strasbourgeois. Cronenbourg, avec son cimetière israélite voisin et ses sépultures de douze nationalités, condense à lui seul cette dimension universelle du devoir de mémoire alsacien.

Épilogue singulier : en 1940, au moment où l’armée allemande réoccupe Strasbourg, les restes du général Kléber — inhumés depuis 1838 sous sa statue au centre de la place Kléber — sont transférés au cimetière militaire de Cronenbourg pour être mis à l’abri. Ils y restent cinq ans avant de retrouver leur caveau d’origine en 1945. Ce bref épisode résume l’histoire du lieu : à Cronenbourg, même les héros les plus français de Strasbourg ont un jour trouvé refuge dans un cimetière né sous l’Allemagne impériale.