Faut-il à tout prix démolir ? 

 

 

Dans deux éditions récentes des DNA deux démolitions ont été évoquées à Strasbourg : chronologiquement c’est l’arrière du 13 rue des Bouchers qui a été d’abord concerné, puis le mur d’enceinte des Hospices Civils de Strasbourg, le long du quai Pasteur.

 

La plus importante affaire est l’enceinte Sud des Hospices Civils qu’une affirmation péremptoire de l’édition du 19 décembre 2007 (pages locales Edition Strasbourg), condamne : “Nouvel Hôpital Civil : le mur va tomber”. 

 

Que représente ce mur ? Outre la limite territoriale d’une institution dont Strasbourg peut être fière depuis le Moyen Age, il s’agit de la limite de la ville elle-même après le démantèlement du front Sud des fortifications de Vauban au début du XXe siècle. Après 1870 le régime impérial allemand avait décidé de moderniser la fortification urbaine et avait débuté les travaux pharaoniques par les fronts Nord et Ouest qui ont été terminés et dont il subsiste actuellement encore d’importants vestiges qui forment une belle ceinture verte : la rue Jacques Kablé et surtout le secteur Ouest, entre le Wallgraben (fossé des Remparts) et la rue des Remparts, avec la porte de guerre, seule porte subsistante, en sont de beaux témoins. Ce chantier a été arrêté à l’angle Sud Ouest de la ville mais les fortifications de Vauban ont été détruites au-delà pour faire place à l’agrandissement de l’Hôpital Civil après 1900, sans que les formidables levées de terre prévues soient poursuivies car le concept d’une ville fermée fortifiée était bel et bien mort. Avant le déclassement de la place forte de Strasbourg, l’autorité militaire a néanmoins exigé de la Ville et de l’Hôpital Civil un ersatz assez symbolique pour le front Sud : c’est ainsi qu’est né le long mur bordant l’actuel quai Pasteur et allant de la rue Humann à la rue de la Porte de l’Hôpital, percé de portes monumentales aux armes des Hospices flanquées de pittoresques corps de garde. Le mur, fonction militaire oblige, a été ouvert régulièrement de nombreuses meurtrières de défense qui étaient supposées recevoir des mitrailleuses payées par les Hospices Civils : ont-elles été livrées ou même commandées, on n’en a pas trace.

 

C’est donc ce monument qu’on voudrait mettre bas : outre son histoire, il sépare la circulation dense du quai Pasteur de l’univers calme des Hospices, et vouloir faire là une promenade reposante relève de la plaisanterie. J’évoquerais accessoirement le coût d’une telle réalisation : le mur a déjà été (maladroitement) restauré, une entrée a été aménagée ; on parle maintenant d’un demi million d’euro pour une démolition (d’où à où ?) avec des grilles “monumentales” ; ce ne serait qu’une première tranche, une deuxième étant en gestation. Pour ma part je pense qu’une discussion entre “spécialistes” serait la moindre des choses. Historiens, architectes, urbanistes..., voire usagers, auraient peut-être quelque chose à ajouter ou à retrancher à un Conseil Municipal qui depuis des années n’est plus éclairé par une Commission des Sites jamais réunie et pourtant prévue dans les textes depuis un siècle... Ce mur vénérable peut bien sûr être aménagé sur une partie de son tracé mais il doit rester perceptible même si le site des Hospices est appelé à changer de vocation, autre sujet bien plus sensible - conservation affectation du bâti, intégration du quartier dans la ville - qui devra mettre une nouvelle fois à l’épreuve les capacités de dialogue de nos édiles.

 

Le deuxième sujet plus modeste est l’arrière du 13 rue des Bouchers cité comme incessamment frappé d’un arrêté de péril : le fond du très honorable restaurant “Il Girasole” est en effet en mauvais état, inhabité pour ses niveaux d’étages, mais ne manque pas d’intérêt. La façade sur cour est une belle façade pignon renaissance à porte sur cour de style médiéval et aux fenêtres à meneaux protégées par de petits auvents de pierre ; je n’ai pas visité le reste de l’immeuble dont la toiture à deux pans est couverte de tuiles anciennes (Bieberschwanz). L’ensemble des façades Sud Est de la rue des Bouchers fait partie du secteur sauvegardé, est protégé mais n’est pas ancien (XVIIIe siècle) ; la partie arrière des parcelles est bien plus remarquable, en grande partie déjà saccagée. L’exemple du 13 est à ce point de vue très intéressant avec un pittoresque bâtiment qu’il faudrait préserver au moins dans son aspect extérieur avec peut être un réaménagement de la cour qui deviendrait un écrin digne de la qualité du restaurant. Il conviendrait donc d’en garder l’intérêt et le charme, détails qui font l’authenticité d’une ville.

 

 

Guy BRONNER

Président de la Société pour la Conservation

des Monuments Historiques d’Alsace

 

 

 

NB : des vues des fortifications de la Ville de Strasbourg sont accessibles sur le site internet de la SCMHA : wwwmonuments-alsace.com